• Moi, j'aime le music-hall et Charles Trenet

     

    Mi piace il music-hall.

    [Libellus est désormais diffusé en VM, il faut vivre avec son temps]

    Douce France.

    Dolce Francia.

    דוס צרפת

    [pour nos jeunes lecteurs qui ne maîtrisent pas l'italien, taille mannequin]

     

    Charles Trenet aimait le music-hall. Aurait-il aimé la pantomime qui se joue aujourd'hui aux plus hautes marches du perron ? C'est improbable. Chanter Douce France devant un parterre d'occupants, c'était une folie du fou chantant.


     
     Charles Trenet, Douce France, 1942

     

    Reprendre Le Temps des cerises, la même année, dans un arrangement musical swing, c'était de la résistance.

     

     
     Jean-Baptiste Clément & Charles Trenet, Le Temps des cerises, 1942

     

    Comme aujourd'hui.


     

    Ses amis en ont témoigné, Jacques Brel, Georges Brassens, Léo Ferré, Juliette Gréco, Marcel Mouloudji, et bien d'autres auxquels il a rendu hommage et avec lesquels il a parfois chanté.

     

    Jacques Brel-cahier 1963

    Jacques Brel, Cahier de travail, 1963

     

    Le cahier, vendu chez Sotheby's, le 8 octobre 2008, comprend l'ébauche d'une chanson inédite évoquant l'amour de deux amants, dans laquelle Brel mentionne ses amis Trenet, Bécaud, Nougaro et Aznavour.

     

     
     Charles Trenet, Moi, j'aime le music-hall, 1955

     

    Oui, Charles Trenet est un libertaire épris de liberté, un an-archiste.

     

    Je chante.

    Io canto.

     

     
     Charles Trenet et Paul Misraki, Je chante, 1937

     

    On note une discrète et provocante allusion à la vie amoureuse de l'artiste :

    Les elfes

    Divinités de la nuit

    Les elfes

    Couchent dans mon lit

     

     
     Jacques Higelin, Je chante, in Higelin enchante Trenet, 2005

     

     
    Douce France, Dolce Francia, דוס צרפת, une interprétation exotique et inédite

     

     
     Jean Ferrat, Ma France, 1969


     

    Ses amis en ont témoigné

     

    Jacques Brel : "Sans lui, nous serions tous des experts-comptables."

     

    Alain Souchon : "Que voulez-vous, je prie Trenet en son église."

     

    Boris Vian : "Cette pulsation nouvelle, cette extraordinaire joie de vivre apportée par les chansons que ce garçon ébouriffé -Trenet- lançait à la douzaine, étaient nées de la conjoncture d'un remarquable don poétique et de la vitalité du jazz assimilée pleinement par une fine sensibilité."

     

    Henri Salvador : "Roi-Soleil de la chanson."

     

    Alain Delon : "Je regrette simplement que la France n'ait pas été un peu plus élégante à son égard. Il aurait été à sa place à l'Académie française. Il n'a jamais été considéré par ces milieux. Je sais qu'il en a beaucoup souffert. Charles ne demandait jamais rien, mais il savait exactement quelle place était la sienne, c'est-à-dire la première. Il aurait aimé que son pays pense à lui un peu plus de temps en temps."

     

    Charles Aznavour : "C'est un géant qui disparaît, quelqu'un qui a tout apporté à la chanson française. Le "fou chantant" n'était pas seulement chanteur-poète, c'était quelqu'un d'extraordinaire qui fait partie du patrimoine. Il sera noté dans les écoles, on en parlera dans les universités dans le monde entier."

     

    Jean Ferrat : "J'ai été élevé au Trenet, comme d'autres sont élevés au lait de vache ou au lait de leur maman, a encore expliqué Jean Ferrat.C'est peut-être lui qui m'a donné envie de chanter, avec ses chansons, fantaisies qui amenaient la gaieté, la jeunesse dans les foyers français et qui étaient une révolution."

     

    Jean Cocteau : "Charlet Trénet chante où qu'il soit....S'il ne chante pas, d'autres chantent ce qu'il chantait la veille. Vite, la chanson cesse de lui appartenir et, comme la mer, devient Marseillaise et bien public."



     

    DOCUMENTS

     

    [sous réserve et en attente d'une autorisation demandée à l'auteur]

     

    Charles Trenet

     

    L'enfance : la famille musicienne

     

    Louis-Charles-Augustin-Claude Trenet est né à Narbonne, le 18 mai 1913. Son père Lucien est un notaire respecté, et aussi un mélomane averti. Il est mobilisé en 1915 et ne revient que quatre ans plus tard. . La jeune Marie-Louise, avec qui il s'était marié lui donne deux fils : Antoine, trois ans avant Charles. Charles à 7 ans quand sa mère quitte la famille. Dans le genre, c'est peut-être elle qui lui a transmis le gène de la flânerie buissonnière: entre deux inventaires après décès, son mari a eu beau lui donner des concerts de violon et lui offrir sa poésie du dimanche, madame a fait sa valise. Elle a plaqué son petit monde pour suivre un dandy épatant: Benno Vigny, cet amant de Marlene Dietrich à qui l'on doit quand même, entre deux nanars, le scénario du Morocco de Josef von Sternberg, avec Gary Cooper et son képi blanc. Son père qui à la garde de ses deux fils les envoie à l'internat à Béziers. Mais bientôt, Charles est atteint par une fièvre typhoïde quelques mois après son entrée au collège qui l'oblige à retourner à la maison. Sa convalescence lui permet de développer sa sensibilité artistique : modelage, musique, peinture. Guéri, il retourne à l'école.

     

    En 1922, la famille s'installe à Perpignan. Charles est externe au collège où il se montre rebelle aux mathématiques. Mais l'adolescent se réveille et il est renvoyé en 1928 du lycée de Perpignan pour injures au surveillant général. A Perpignan, où il a grandi, Charles a été nourri de cette poésie instinctive, qui va de pair avec des calembours pitoyables, auprès d'un chef de gang nommé Albert Bausil: son journal, Le Coq catalan, publie Jean Cocteau, Max Jacob, Gaston Bonheur et tous les parrains futurs de Trenet. A Perpignan, c'est le seul refuge de ceux qui étouffent. Le petit Charles en est. C'est là qu'il fait ses gammes. A 13 ans, il apparaît sur la scène du Nouveau Théâtre, en slip léopard, avec des grappes de raisin dans les cheveux. C'est un bon début. Sa famille, déjà, a décidé qu'il serait architecte. Son père, lui, rêve qu'il lui succédera dans sa charge de notaire. Pour se faire une idée, quand Charles se lancera dans la chanson sous le coq légendaire de Pathé-Marconi, l'âme du Coq catalan créera un Comité pour la mise à mort de Tino Rossi : "Je demande, dit-il, la suppression des cordes vocales et des disques de Tino Rossi".

     

    L'adolescent : mes jeunes années

     

    A l'âge de 15 ans, il part à Berlin rejoindre sa mère et son amant, le scénariste et réalisateur de cinéma Benno Vigny pour six mois. C'est lui qui lui fera découvrir le Jazz et, surtout, celui qui restera son totem vivant : Gershwin. Dix mois durant, il y fréquente une école d'art, y rencontre les célébrités de la capitale allemande, de Fritz Lang à Kurt Weill, écoute Fats Waller. C'est pour lui une période de découvertes tous azimuts, dont il gardera une empreinte définitive. En 1930, sur la promesse donnée à son père d'entrer à l'Ecole des Arts Décoratifs, Charles Trenet monte à Paris, et se fait engagé comme assistant metteur en scène et accessoiriste aux studios de Joinville par Jacques de Baroncelli. Trenet est pris dans un tourbillon dont il ne sortira plus avant longtemps. Il rencontre Antonin Artaud, alors acteur d'Abel Gance, qui lui livre les clefs de son étrange univers. Trenet, dont le Mercure de France, alors dirigé par Paul Léautaud, publie les premiers poèmes, a des soucis littéraires. Il voudrait faire éditer ses premières œuvres, deux romans, Dodo Manières (éd. Albin Michel, 1940) et La Bonne Planète (éd. Brunier, 1949), plus une fantaisie historique, Les Rois fainéants. Max Jacob gravite au centre d'un univers poétique où Léon-Paul Fargue, Philippe Soupault, Jean Cocteau déconcertent l'esprit de sérieux, la culture élitiste et la grammaire stricte. En joyeuses équipées, les poètes vont au spectacle : ils y applaudissent Georgius, Maurice Chevalier, Mistinguett, Marie Dubas, Damia. En 1932, Benno Vigny revient à Paris avec Marie-Louise, pour y tourner Bariole (en coréalisation avec Max Reichman). Le film, à vocation musicale, réclame quatre chansons. Charles, auteur en herbe (il commence à écrire des poèmes, des articles de journaux et des romans-feuilletons sous le pseudonyme de Jacques Brévin.). En janvier 1933, à vingt ans, il passe l'examen d'auteur à la Société des auteurs-compositeur éditeurs de musique (Sacem).

     

    Charles et Johnny

     

    En 1932, dans un club de jazz, il fait la connaissance d'un jeune pianiste, Johnny Hess. C'est ainsi que naît le duo "Charles et Johnny". Ils font leurs premières armes en écrivant des messages publicitaires pour la radio (Radio Cité à Paris). Les célèbres couplets de "Quand les beaux jours seront là" et "Sur le Yang Tsé Kiang" sortent pour le compte des Disques Pathé. Les duettistes allient chanson française et mélodie moderne. C'est la naissance du style "fleur bleue" qui est assez caractéristique des années 30. Il s'agit en fait de l'adaptation française du style dynamique et jeune des comédies américaines. La mode est aux duos, au swing naissant. Jean Tranchant, dont les compositions évoquent "des joies simples au cœur d'une nature familière", Mireille et Jean Nohain insufflent une nouvelle vigueur aux variétés. Gilles et Julien (Jean Villard et Aman Maistre) créent un style, satirique, engagé. Pills et Talbet (Couchés dans le foin...) font un tabac. Charles écrit, Johnny compose. On retrouve aussi l'ami Bausil, auteur des paroles de Sur le Yang Tsé-kiang, chanson extravagante, destinée à devenir le point fort du spectacle que les deux compères, réunis en duo, Charles et Johnny, s'apprêtent à monter. En attendant la gloire, ils élaborent des messages publicitaires pour Radio-Cité. "Pas de santé sans le thé des familles. Non, pas de santé sans ce thé", etc.

     

    Les voilà bientôt engagés au Palace par Henri Varna, qui dirige également le Casino de Paris. Non pas que cette figure du spectacle parisien ait cru une seconde à leur talent. Mais la chance leur avait souri. Au moment où l'audition tournait au fiasco, Mistinguett est passée dans la salle : "Engagez-les, Henri, ils sont si mignons...". Les débuts du duo au Palace sont catastrophiques. Ils chantent (blazer rouge vif, pantalon blanc), les spectateurs parlent haut, dînent, se lèvent. Trenet claque la porte. On admire sa force de caractère, mais on déplore son dangereux coup de tête.

     

    Il n'en a cure. Le duo, en rodage, se refait une santé au Fiacre. Un cadre au goût des duettistes, où ils se produisent juste avant Fréhel, pour qui Charles écrit Le Fils de la femme-poisson. Engagés pour une semaine, ils y resteront plusieurs mois. Car il y a quelque chose de pétillant, de drôle, une énergie neuve chez ces deux individus joueurs et romantiques à la fois, qui s'appuient sur les chansons d'hier, réalistes et sentimentales, et construisent une nouvelle vision du monde en les parodiant. Charles et Johnny signent un contrat avec la firme Pathé et enregistrent seize titres - java chinoise, fox-trot, ronde, slow-fox... - au cours de l'année 1934. Du duo, Jean Sablon, vedette adulée des années 1930, crée Rendez-vous sous la pluie(avec Django Reinhardt), mais surtout Vous qui passez sans me voir. Succès foudroyant. Les salles s'ouvrent : le Lido, Bobino, les Deux-Anes. Les tournées s'enchaînent à travers la France...

     

    Trenet commence à asseoir sa réputation d'auteur. Il fait alors la connaissance de Mireille, de l'éditeur musical Raoul Breton et de sa femme, dite "la Marquise", qui l'aideront et l'influenceront tout au long de sa carrière. A la fin de 1936, Ray Ventura et ses Collégiens font danser la France sur Madame la Marquise, Ça vaut mieux que d'attraper la scarlatine (de Paul Misraki). Maurice Chevalier tombe des nues. Trois ans plus tôt, il est allé voir, au Fiacre, les duettistes Johnny (Hess) et Charles (Trenet) dans leur numéro musical de zazous avant la lettre. Son jugement est sans appel : deux fumistes. C'est un peu raide, quoique assez juste. Il n'empêche. Avant de se déchirer, les deux zigotos livreront à Jean Sablon une chanson torchée en cinq minutes, sur un coin de nappe en papier: le sobre chef-d'œuvre qu'est Vous qui passez sans me voir. On ne le sait pas encore, mais ce sera le deuxième étage de la fusée Trenet : ses romances nostalgiques, à vocation universelle 1936, Trenet met fin au duo Charles et Johnny pour cause de service militaire.

     

    Le fou chantant : Boum

     

    En octobre, il rejoint la caserne d'Istres. Très vite, il s'ennuie de Paris. Pour tuer le temps, il écrit "Y'a d'la joie" que bientôt le célèbre Maurice Chevalier crée sur la scène du Casino de Paris, à cette époque, on peut aussi le voir au cinéma dans deux films où il tient le premier rôle, "La route enchantée" et "Je chante". Il en signe les chansons. Dans la foulée, Yves Montand, qui débute à Marseille, intègre "C'est la vie qui va" à son répertoire. Son coup d'envoi date du 25 mars 1938, à l'ABC, et ce sera un coup de tonnerre. Il a 24 ans. Pour la première fois, il est seul sur une scène mythique. Jusqu'à son entrée, les complaintes de fille mère, les roucoulades carabinées et les chansons de pétomane font la loi sur le répertoire. Ce soir-là, le petit Charles passe en première partie de la grande Lys Gauty. Il a "droit" à trois chansons. Il attaque alors Je chante, et ses mains, ses pieds, ses yeux partent dans tous les sens. Dans la salle, à la seconde même, c'est plus que du délire. Cette fraîcheur, cette modernité, ce tonus... Derrière, il leur envoie Fleur bleue, Boum, La Polka du roi, Tout est au duc, J'ai ta main et Y a d'la joie. Le rythme. L'écriture. La voix. Et plus rien ne sera jamais comme avant. Le chanteur s'est inventé une image en forme de bulles de champagne : chapeau rond rabattu en arrière comme une auréole ("pour casser un visage trop rond"), œillet rouge à la boutonnière, complet-veston et sourire éclatant - le modèle en serait un Mercure, portant casque relevé et petites ailes aux pieds, qui ornait la façade de l'hôtel de Noailles sur la Canebière, où Charles se promenait.

     

    Tassé dans un fauteuil, il n'y en a qu'un qui tire la gueule. Maurice Chevalier. La star absolue. Il vient de comprendre. Quoi donc ? Cette langue française, si simple, si belle, swingue à merveille sur des syncopes harmoniques. Ce mélodiste est génial. La tessiture du petit morveux est un battement de cœur. Bref, c'est un objet chantant non identifié, qui vient d'apparaître dans la Voie lactée du music-hall. A compter de ces heures, l'immense Momo comprend qu'il va devoir partager...

     

    Pour l'éternité, Maurice Chevalier n'en restera pas moins celui qui a créé Y a d'la joie, que l'aspirant "fou chantant" a composée en 1936, en balayant la cour de sa caserne. A la base, le Momo n'était pas très chaud pour l'essayer - on sait que c'est Mistinguett qui lui a mis le revolver sur la tempe. Mais il suffit d'un peu d'imagination pour se mettre à sa place: qu'est-ce que c'est que ce truc où un métro "court vers le bois à toute vapeur", où "la tour Eiffel part en balade" et "saute la Seine à pieds...

     

    La guerre : Douce France

     

    En juin 1940, il obtient d'être démobilisé, sous un prétexte qui confine à la moquerie : "Agriculteur, doit aller planter ses pommes de terre dans sa propriété de Juan-les-Pins". Voici ce que Paris-Soir écrivait en juillet 1940, en le "tuant" dans un accident d'avion: "Il arrivait en scène, ainsi qu'à une fête, le chapeau en arrière, le visage barbouillé de sourire comme de confiture, et aussitôt, la salle était comme illuminée: y avait de la joie... Ce garçon, qui jouait avec son talent comme avec une toupie, nous a quittés un peu trop tôt.". La guerre, ne sera pas une période claire pour le fou chantant. Autant évoquer d'entrée La Marche des jeunes. Ladite Marche va se retrouver sur la face B d'un Maréchal, nous voilà ! d'Henry Jossy, et devenir une chanson de scouts à l'usage des Jeunesses de Pétain.

     

    Mais au delà d'une future polémique, il chante Espoir, de Jacqueline Batell. Il chante Le Temps des cerises, de Jean-Baptiste Clément. Et puis les siennes. Si tu vas à Paris, que Vichy interdira en 1942. Il chante aussi, et même surtout, une certaine Douce France, que l'on reprend dans les maquis. Toutes ses chansons sont des hymnes à la liberté, et, en prime, c'est jazzy. Les cerveaux de Je suis partout et du Réveil du peuple ne sont pas dupes : Trenet ne sera pas qu'un "sale juif"; ce sera un "sale nègre". Ce "clown judéo-américain" a les honneurs de Lucien Rebatet. Et d'autres. Quand l'artiste met en musique - et de quelle façon ! - les sanglots longs de Verlaine, Jean Boissel en appellera au cassage de tête : "Il existe une loi qui interdit de verser des ordures le long des murs...".

     

    Selon la presse collaborationniste, Trenet ne serait que l'anagramme de Netter. Il est sommé de faire la preuve, sur quatre générations, de sa non-judaïté. Il s'exécute, démarche qui lui sera plus tard lourdement reprochée, ainsi que sa décision de continuer les spectacles (notamment sa participation à la revue Quartier latin aux Folies-Bergère) pendant les années d'Occupation, ou encore celle d'accepter, comme Piaf et Chevalier, de partir en Allemagne en 1943 à la demande des autorités du Reich pour soutenir le moral des prisonniers français et des travailleurs du STO. Au Winter Garten de Berlin, Piaf entonne De 'l'autre côté de la nuit", Trenet, Douce France. C'est la guerre. Django Reinhardt, que l'on retrouve sur certains enregistrements du "fou chantant", fait passer le virus Nuages dans les mœurs. Trenet compose La Mer en 1943, dans le train qui l'emmène à Perpignan, en compagnie de Roland Gerbaud et du pianiste Léo Chauliac, son accompagnateur. Une chanson qu'il trouve alors trop "solennelle et rococo" et qu'il range au placard, pour ne la sortir qu'en 1946, sur l'insistance de Raoul Breton. Puis c'est la Libération. Trenet, qui raconte qu'il a été blessé par des membres de la Gestapo venus l'interroger dans sa villa de La Varenne, fait sa rentrée en boitant sur la scène de l'ABC.

     

    Les années 50 : Swing Troubadour

     

    Au début de la Deuxième Guerre mondiale, Charles Trenet, devenu gloire nationale, est chargé d'organiser des spectacles au profit de l'armée de l'air. Plus que jamais le music-hall fait oublier le drame de la guerre. De retour au cinéma, il compose les chansons de la "Romance de Paris" de Pierre Caron dont le thème musical obtient un franc succès. Après la fin de la guerre, Charles Trenet part à la conquête des Etats Unis. En 1945, le Français catalan part à New York, après un triomphe au Bagdad, à Paris (Yves Montand est en première partie). Des cabarets "dîner- spectacle" à Broadway, l'ascension américaine est rapide. Il compose une "symphonie", Un Parisien à New York, dans un style peu habituel. Le voici dans un univers qui lui est relativement familier, celui de George Gershwin, de Duke Ellington, de Louis Armstrong, le premier musicien qu'il rencontrera là-bas, ou de Chaplin, avec qui il se lie d'amitié. Charles Trenet aime l'Amérique : "On y a toujours l'impression de ne pas perdre son temps, même quand on flâne.". Il achète un appartement à New York, filme inlassablement en amateur passionné les enseignes de Broadway.

     

    Il sillonne le pays jusqu'en Californie, passe par les fourches Caudines du FBI, défenseur du puritanisme ambiant, se prend d'amour pour Hollywood, mais renonce à y travailler après quelques tentatives de collaboration avortées. Après deux ans d'illuminations, ce sera l'Amérique du Sud, Rio de Janeiro. Il devient rapidement célèbre à Broadway. Il est l'ami de Chaplin, Mary Pickford ou Laurel et Hardy. Pendant six ans, il va voyager à travers l'Amérique, le Canada, le Mexique et même le Pérou.

     

    "La Mer", chanson composée avec Léo Chauliac en 1938, enregistrée par Trenet en 46, devient "Beyond the sea" sous la plume de Jack Lawrence. Elle sera reprise par un grand nombre d'interprètes anglo-saxons. Le 14 septembre 1951, Charles retrouve Paris en effectuant sa rentrée au Théâtre de l'Etoile. A son programme, dix nouvelles chansons parmi lesquelles "De la fenêtre d'en haut" et "la Folle complainte". En 1954, il se produit à l'Olympia pour la première fois. L'année d'après, il compose "Route nationale 7", hymne aux congés payés, "la Java du diable", conte extraordinaire et "Moi j'aime le music-hall". Il retourne également sur la scène de l'Olympia avec son compère Francis Blanche en première partie. En 1958, le voici à l'affiche de Bobino et de l'Alhambra, et 1960, de nouveau au Théâtre de l'Etoile. Pour la première fois, il apparaît sur scène sans son célèbre chapeau mou qu'il arborait jusque-là.

     

    LES ANNEES 60 : Tempéramentale

     

    Durant les années 60, Charles Trenet ne se produit plus que très rarement. Au début des années 60, le rock et bientôt la vague yéyé submergent la France. Trenet continue de tourner dans l'Hexagone et à travers le monde. Puis il prend une semi-retraite consacrée à la peinture dans sa propriété de La Varenne. Il publie un roman, "Un noir éblouissant", chez Grasset. Trenet entame une période noire, émaillée d'anecdotes désagréables, où il révèle, sous les apparences sympathiques et désormais célèbres du "fou chantant", un caractère plus aigri. Il y a des procès pour plagiat qu'il intente (réglés à l'amiable, l'un contre Claude François, un autre contre Charlie Chaplin), les accusations troubles (la majorité légale des jeunes gens en France est fixée à vingt et un ans) .Il aimait les garçons, en faisait état mais pas étalage. Il fut, le 13 juillet 1963, pourchassé pour des motifs datant d'autres temps et d'autres mœurs. Aujourd'hui, l'accusation fait sourire. A la suite d'une plainte évidemment anonyme, le chanteur, qui séjournait alors dans sa propriété méditerranéenne du Domaine des esprits, cachée dans les oliveraies proches d'Aix-en-Provence, avait été appréhendé en compagnie de quatre jeunes gens et inculpé d'outrages à la pudeur et attentat aux mœurs. Il avait été placé sous mandat de dépôt et écroué à la maison d'arrêt d'Aix en même temps que son ex-cuisinier, chauffeur et secrétaire qui l'accusait de l'avoir obligé à recruter des garçons pour des parties. Retenu en prison pendant un mois avant d'être relâché, Charles Trenet était ensuite, quelques mois plus tard, passé en jugement et avait été condamné à un an de détention et 10.000 francs d'amende mais avait bénéficié du sursis. Pendant son séjour carcéral, le Fou chantant avait composé une prière pour les prisonniers et une chanson pour le gardien-chef. Il avait aussi fait appel du jugement en niant farouchement ce qui resta toujours au niveau des rumeurs. A celui qui avait comparé, non sans raison, son cas à celui de Verlaine, les Aixois, venant, sous les fenêtres de sa cellule, chanter quelques-uns de ses airs les plus célèbres et aussi multiplier les ovations, n'avaient pas ménagé leur soutien.

     

    Trenet collectionne les maisons et les résidences secondaires à Paris, Aix ou Narbonne, passe de l'une à l'autre. Après avoir accueilli le rock d'un œil tolérant, il se fâche : "A force d'être gentil, on finit par être suspect. Il y a cinq ans que je supporte sans rien dire les imbécillités qu'éditent les maisons de disques et que diffusent les postes de radio", déclare-t-il dans un entretien à L'Express. Aujourd'hui, je veux me battre. En 1968, pour fêter ses 55 ans et ses 30 ans de carrière, il projette de créer l'événement avec un retour sur scène à Bobino. L'effervescence de mai 68 l'empêche de réaliser son vœu et l'amène effectuer un retour discret au Don Camillo, célèbre cabaret parisien. C'est en fait en 69 au Théâtre de la Ville qu'aura lieu son véritable retour.

     

    LES ANNEES 70 : Fidèle

     

    En 1970, il est hôte de marque au Japon pour l'Exposition Universelle d'Osaka. Puis retrouve l'Olympia en 1971 avec de nouvelles chansons : Fidèle, Joue-moi de l'électrophone. Pour ses soixante ans en 1973, Charles Trenet sort un nouvel opus de douze morceaux intitulés "Chansons en liberté". Un album particulier où se mêlent des titres nouveaux et d'anciennes compositions. L'anniversaire du "fou chantant" comme on le nomme communément est largement célébré par les médias. En 1975, c'est le coup de théâtre. Il annonce ses adieux à la scène et pour donner un dernier coup de chapeau à son public, choisit une nouvelle fois l'Olympia. Puis la disparition de sa mère en 1979, avec laquelle il entretenait des liens très étroits, l'enferme dans sa douleur durant deux années de réclusion.

     

    Désormais installé dans une semi-retraite tranquille, parfois agrémentée de quelques galas en France et à l'étranger, Charles se retire dans sa propriété du sud de la France.

     

    LES ANNEES 80 : Je chante

     

    Après un album discret, hommage à sa mère décédée l'année précédente, il replonge à Antibes au Festival de la chanson française, puis à Montréal en 1982 pour une soirée de gala, et reprend du service sur l'insistance d 'un producteur canadien, Gilles Rozon. En 1985, l'album Florilèges passe quelque peu inaperçu. Mais imperceptiblement Trenet se rapproche. "Sans lui, nous serions tous des experts-comptables", disait Jacques Brel. "Que voulez-vous, je prie Trenet en son église", ajoute Alain Souchon. En 1987, au Printemps de Bourges, Jacques Higelin, qui se réclame du rock et de Charles Trenet, intronise l'idole des années 40. La salle est debout. L'ovation, inattendue. Les envies de retour à la simplicité mélodique et aux textes bien ciselés, qui se concrétise dans la nouvelle vague de chanteurs des années 70 (Souchon, Jonasz, Chédid) font redécouvrir la parenté du grand Charles. Swing et jazz à la française regagnent du terrain sur le rock binaire. On entend à nouveau, venue du fond des modes, la voix de Boris Vian : "Cette pulsation nouvelle, cette extraordinaire joie de vivre apportée par les chansons que ce garçon ébouriffé -Trenet- lançait à la douzaine, étaient nées de la conjoncture d'un remarquable don poétique et de la vitalité du jazz assimilée pleinement par une fine sensibilité.". A l'heure de son jubilé le 26 septembre 1987, il ressort son chapeau et son célèbre œillet pour se produire à Paris au Théâtre des Champs-Élysées. Charles Trenet, toujours pétillant, vif et iconoclaste, revient en décembre 1989 sur la scène du Châtelet, puis, l'année suivante, au Palais des congrès, après un engagement politique relatif aux côtés de François Mitterrand et de Jack Lang lors de l'élection présidentielle de 1988.

     

    Les années 90 : Fais ta vie

     

    En octobre 1992, paraît un album, Mon cœur s'envole, treize nouvelles chansons où Trenet renoue avec un style qui lui est désormais éternel : le rythme, l'ironie, la tendresse, l'envol. Quand reviendront les cigales ou Nagib auraient pu se situer avant-guerre. Mais la maîtrise du genre acquise par Trenet lui permet, en jonglant avec les mots et les images, de bâtir des mélodies indémodables. En 1995, Fais ta vie revendique le même optimisme, ardent et déterminé. C'est sa façon à lui de nager à contre-courant, avec un brin constant d'insolence.

     

    A 85 ans, Charles Trenet fait une apparition remarquée lors de deux festivals en juillet 98, dont le festival de Nyon en Suisse le 25 juillet. Il y chante devant plus de 20.000 personnes qui reprennent en cœur avec lui tous ses tubes légendaires de "la Mer" à "Y'a d'la joie". L'actualité fait-elle la grimace ? Trenet brandit très haut la bannière de la vie. L'album "Les poètes descendent dans la rue", paru en 1999, ne néglige aucun jeu de mots : "J'ai des mites, j'ai des mites au logis..." Il revient encore une fois sur la tristesse d'une enfance passée au pensionnat, assume la vieillesse en la féminisant (Le Voyage de la vieille), écrit sur la banlieue, s'amuse et se désole, fidèle à lui-même.

     

    Sur la lancée, le chanteur remonte sur scène et se produit les 4, 5 et 6 novembre à la salle Pleyel devant un public acquis qui applaudit le vieil homme avec émotion. Celui-ci se déplace difficilement mais chante avec autant d'enthousiasme qu'à 20 ans.

     

    En avril 2000, le chanteur est hospitalisé d'urgence après un accident cardio-vasculaire. Mais après plusieurs semaines d'hospitalisation, le chanteur se rétablit et assiste à l'automne à la générale des spectacles de Charles Aznavour au Palais des Congrès.

     

    En novembre, la maison natale du Narbonnais, située au 13 de l'avenue Charles Trenet, devient un petit musée. Souvenirs, objets, chansons, la promenade plonge le visiteur à la fois dans la vie familiale de Trenet, évoquant en particulier sa mère longtemps résidente des lieux, et dans son parcours artistique.

    L'âme du poète...

     

    Il voulait quitter la scène avec la légèreté d'un poète : «Je m'envolerai», disait-il. Charles Trenet s'est éteint paisiblement, dans la nuit de dimanche du 18 au 19 février 2001, il avait été hospitalisé quelques jours auparavant, après une attaque cérébrale. Mort dans un hôpital un peu froid, loin de Narbonne et sans même l'ombre d'un petit jardin extraordinaire. Mais le fou chantant va continuer à tomber du ciel pour l'éternité...

     

    Frédéric Desfrennes

     

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  • Commentaires

    1
    Nina
    Lundi 25 Juin 2012 à 16:12
    Nina

    Comme tu en as parlé sur le forum, j'ai fait un léger tour, et bien que je me sois interessée de plus à Trenet grâce à toi, je suis au regret de te dire que je n'y arrive pas!

    Je reconnais d'autant plus son talent avec ce superbe article (et j'en profite ici pour te dire que le reste est tout aussi intéressant), mais je ne pense pas devenir plus fan d'ici là...

    Bravo en tout cas, je ne suis pas une grande bavarde mais une grande lectrice, je passe et passerai régulierement, Bises mon cher Lou!

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